BiblioDebout de nasse ou ceci n’est pas une démocratie

Plusieurs d’entre nous ont participé hier aux manifestations et l’une d’entre eux raconte comment une BiblioDebout a été installée sur le Pont de la Concorde au beau milieu d’une nasse. Le tout sur fond de 49.3, de brutalités policières et de déliquescence de la démocratie…

D’autres membres de notre groupe, venant du Nord ou de l’Est de Paris, témoignent qu’ils n’ont pu rejoindre la manifestation, à cause de la police qui bloquait les accès au métro.

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Quelques mots sur cette expérience inédite que cette BiblioDebout de nasse, ou comment je me suis retrouvée à bibliodebouter sur le pont de la Concorde jusqu’à 23h.

Vers 19h30, je me mets en route pour rejoindre le pont de la Concorde, lieu de rassemblement après le 49.3. L’un de nous m’envoie un message qu’il s’est retrouvé nassé. J’essaie donc de le rejoindre.

Je descends à Rue du Bac et prends une carte du métro dans le comptoir RATP. Carte dans le main, et faisant semblant de parler espagnol au téléphone, j’ai dû avoir l’air assez touriste pour ne pas me faire fouiller. J’arrive jusqu’à l’entrée du pont sans problème, jusqu’au début de la nasse.

Cette nasse, parlons-en : tout le trottoir droit en face de l’AN, le trottoir du pont, est nassé. C’était incroyable. Tous ces gens debout depuis deux heures, et qui ne peuvent pas sortir. Je vois certaines personnes de  la Commission numérique en bas sur les quais qui remplissent des bouteilles et les balancent vers la nasse assoiffée. Cette nouvelle technique est similaire à une torture, surtout après avoir manifesté. De surcroît, si tu veux sortir, les gens nassés se prennent un coup de matraque. Donc tu tiens jusqu’à quand bon leur semble.

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Au contraire, je veux rentrer et pas sortir : un premier balayage d’un cordon policier essaie de nous éloigner du pont. Mais après cette dispersion assez molle le cordon crsien se désintègre, et nous revenons à l’entrée de la nasse. J’aperçois l’un de nous appuyé sur le balcon du pont. Nous repérons avec une autre personne un moyen assez efficace, mais dangereux, de rentrer dans la nasse : c’est de grimper la rambarde et marcher sur la partie du balcon exposée au-dessus du vide, pour rejoindre une partie une peu plus basse où on peut se faufiler. C’est juste un mètre longeant le vide à faire.

Je ne regarde surtout pas en bas, inspire un coup et fais ce mètre qui me sépare de la nasse. Ouf, je suis rentrée. Et en fait, à l’intérieur, la nasse n’est pas nassée. Il y a des grands espaces où l’on peut circuler. Certains jouent même au foot, et quand la balle est partie de l’autre côté du poulailler, les crs dans leur infinie bonté allaient nous la chercher. C’était absurde. On se serait crus dans une cour de recré ou dans une prison.

Je cherche un ami un moment, je m’inquiète vu qu’il répond pas au téléphone, et que je sais qu’il y a eu de nombreuses garde à vue aujourd’hui. Il vous racontera aussi mieux que moi ce qu’il a vu en manif. Ne l’ayant pas trouvé, du coup j’installe la banderole et j’installe la piratebox par terre.

C’était une curieuse BiblioDebout.  Elise, de Poésie debout, est venue bibliodebouter avec nous. Elle distribuait des poèmes et j’avais sur moi les tracts. Et les gens s’arrêtent, et se sont assis avec nous. Mariana Otero, la documentariste qui s’est faite arrêter et est revenue dans la nasse, est venue nous voir et filmer. Des petits groupes venaient demander des infos sur la piratebox, quelques uns ont téléchargé. C’était étrange mais ça faisait souffler un peu, devant cette assemblée nationale qui semblait nous rire au nez.

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A un moment donné, une personne a jeté une bombe de peinture rose dans un camion de crs juste derrière nous. Il s’est fait violemment déloger et mis à terre, avec une putain de violence injustifiée. Ça me donne des hauts le coeur. Pour cette personne-là, et pour nous tous, vous me verrez revenir à me planter là, parce que la dignité est la seule chose qu’on ne peut nous prendre à moins de nous soumettre par la force.

Ils embarquent, et on met un temps à calmer nos esprits. Ils sont toujours au commissariat en train d’essayer de le libérer, aux nouvelles infos…On se rassoit et on essaie de penser à autre chose. On fait un atelier improvisé biblio poésie debout : on détourne des poèmes du panthéon littéraire pour rajouter des tonalités burlesques. Du nyctalope l’assemblée jusqu’à la courbe de ta matraque fait le tour de ma trique, et autres joyeusetés…on a fait un petit bataillon de poèmes qu’on a déclamé au cordon qui nous nassait vers l’autre coté du pont, sous l’applaudissement des nassé.e.s.

22h30, 23h, ils nous font marcher vers la roue, lentement mais fermement à coups de pied et de matraque. Nous on est plutôt au milieu, et on chante, et on rit, mais d’un rire jaune. On se sent en excursion ou dans un abattoir. Une nasse, en plus d’être assez limite niveau physique, c’est déshumanisant et humiliant.

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Je reçois un message d’un des nôtres qui est bien rentré. J’attends des nouvelles de deux autres, qui me disent vers minuit trente qu’ils sont bien aussi. Je vois la Tour Eiffel qui brille derrière les camions de CRS, à travers leurs vitres. Les gens chantent “la roue elle est à qui? ELLE EST À NOUS”. La roue brille aussi. Tout brille dans ce Paris du 5 juillet, on sent que le 49.3 passe mieux en été, pendant l’Euro… Les gens s’épuisent, s’énervent, d ‘autres continuent de chanter. Notre petit groupe d’atelier poétique improvisé (5 personnes), chante des chansons comme La Cigale. On se fait escorter jusqu’au métro vers 23h, et ce jusqu’au quai d’un seul côté. Ceux qui voulaient aller de l’autre côté du quai n’ont pas eu le choix, on a pris le métro avec notre petit groupe de poètes improvisés.

Dans cette démocratie à géométrie variable, vaut mieux être touriste ou joggeur pour circuler librement sur un pont. Il y a une chanson argentine qui s’appelle la ville de la furie. Elle dit “ce destin de furie c’est ce qui se voit dans leurs visages, dans les rues bleues ils nous verront revenir“. Ce pont, c’était la France de la furie. Épuisée, mais furieuse, elle se lisait dans les visages, dans ces rues et ce ciel morne, et surtout, elle se fera sentir quand ils nous verront revenir.

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