Ne rien lâcher, tenir debout, malgré les violences policières

Nous publions le témoignage de l’une de nos membres, qui a participé à la manifestation d’hier (14 juin). Grâce à notre Pirate Box, la BiblioDebout peut en effet devenir mobile et suivre les cortèges de manifestations, notamment pour diffuser des textes utiles comme ceux réalisés par Défense Collective et Avocats Debouts (voir photo ci-dessous).

mobile

La manifestation d’hier a encore une fois donné lieu à de violents heurts avec la police, dans certaines parties du cortège. Le témoignage ci-dessous montre que  loin des présentations des médias qui renvoient dos à dos les “casseurs” et “la police”, ces violences résultent d’une stratégie policière délibérée, qui n’est pas une réaction face à des événements (“casseurs”), mais la traduction d’une stratégie politique décidée au plus haut niveau.

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Le matin même, j’avais annoncé sur le fil télégram l’idée de la bibliodebout mobile, ayant été reçue avec beaucoup d’enthousiasme par les nuitdeboutistes sur le fil d’infos. Sur leurs suggestions, j’ai même rajouté les documents utiles de défense collective. Ils ont aussi basculé des textes sur le pad autour la thématique du travail. Bref, c’était plutôt prometteur. On s’est donné rendez-vous avec le cortège Nuit Debout aux Gobelins. Nous descendons à Censier Daubenton, l’arrêt n’étant pas marqué à notre destination. On a la Pirate Box sur nous, et faisons des cartons pour la Pirate Box (voir la photo). On prend la banderole BiblioDebout et c’est parti.

C’est parti pour une manif sans problème, et cela…que pendant dix minutes.  Le problème est que, pour rejoindre le cortège Nuit DeBout, on doit aller en tête, entre les SO (services d’ordre des syndicats) et les allumeurs de vitres… et comme dit, cela a été de courte durée. Je ne vous cache pas  que, pourtant, ça faisait plaisir de voir une manif comme j’en ai presque jamais vue d’aussi remplie. Donc, quand ça a commencé à partir en vrille, on était au milieu des gens visés par les CRS. On réussit à sortir comme on peut, toujours à la recherche des Nuit Debout. Et là, on s’arrête.

Ce qui me met le plus en colère, ou frustration (le mélange des deux plutôt), c’est ce cordon de CRS qui coupait le cours de la manif en deux et nous laissaient nassés pendant longtemps, alors qu’on entend derrière nous les saccages, cassages, et diverses bombes de désencerclement. C’était angoissant et pénible au possible. D’une violence inouïe surtout, sentie en chair propre, comme vous le verrez un peu plus tard ci-dessous.

On attend donc, et, libérés de la première nasse, avec une rumeur de violence qui monte de plus en plus derrière nous, nous retrouvons ce fameux cortège Nuit DeBout, qui se compose de cinq personnes, dont les autres sont parsemées tout le long du corps de la manif. Nous tenons quand même à rester groupés le plus possible. La pluie de lacrymos et de bombes assourdissantes redouble, en riposte aux morceaux de pavé et aux feux d’artifices qui jaillissent çà et là.

Malgré les tensions, on essaie de garder la force et le sourire. On entonne des chants, on discute avec des gens sur la Pirate Box, sur fond de détonation et du son du verre qui craquelle. Nous passons Port Royal, Montparnasse…C’est un parcours très long. La tension est irrégulière : elle monte tout d’un coup, puis redescend… mais toujours, à différence des autres manifs, avec la présence permanente des casseurs. Presque aucune vitre a été épargnée. Les établissement bancaires ont pris très cher.

Arrivés un peu avant Ségur sur la ligne 10, on se fait charger violemment par une nouvelle nasse. C’est la bousculade et un peu la panique. La charge de gaz était très près de nous. Rares fois j’ai eu aussi mal avec les gaz, sauf pour la charge finale que je vous raconterai. On reprend nos esprits sur le côté et on repart en dévalant devant une charge de CRS placés derrière nous.

On continue notre chemin, un peu sonnés, mais on retrouve vite l’esprit manif. On arrive à Duroc et on s’arrête. Nouvelle énième nasse qui nous empêche de passer. On commence à être habitués à s’arrêter à leur guise, à se faire bombarder bruyamment et à se faire gazer. Ça me scandalise tout autant à chaque fois.

Duroc donc. On se place à l’extrémité gauche, contre le mur. Quelqu’un grimpe sur ledit mur de deux mètres et fait l’éclaireur. Il nous dit notamment qu’une nasse est aussi placée à l’arrière de notre partie de cortège. Que ça chauffe au loin, avec des camions à jet d’eau qui essaient de calmer les ardeurs. On reste là longtemps, une demi-heure ponctuée de relents de gaz lacrymo plus ou moins forts qui nous obligent à nous serrer les coudes. Un monsieur âgé est contre le mur, il ne va pas bien. Et je pense à ces gens derrière, dans les cortèges syndicats, avec des enfants…

Tout se passe très vite et tout d’un coup. On reçoit un combo de lacrymo tout près de nous. Impossible de les éloigner avec le pied, on voit pas où elles sont, et il y a trop de monde. Du coup on peut que subir. J’ai cru que j’allais m’évanouir tellement cette sensation horrible me brûlait de l’intérieur. Je vois des gens tomber autour de moi par terre. Des gens qui vomissent, crachent au milieu des fumées, des cris étouffés demandant de sortir de là. Le cordon de CRS se libère au même moment de l’attaque, mais il est très pénible de se dégager. J’ai du mal à avancer parce que mes sens sont étourdis et par le gaz et par la douleur. Je n’avais que deux envies très fortes, celle de perdre connaissance ou de recracher mes entrailles, tellement ça faisait mal. Je ne sais pas d’où je sors la force de courir avec ces brûlures que j’essaie d’expulser en toussant. Plus j’avance, plus je sens que je vais tomber dans les pommes.

On réussit à sortir du nuage et à s’affaler rue Duroc. Je vois deux amies qui ont réussi à sortir et reprennent leurs esprits. Il me faut un bon moment et de l’aide de quelqu’un pour calmer les brûlures, surtout celles du visage. Quand j’ai réussi à reprendre un peu le sens de la réalité, on assiste à une scène hallucinante. La situation du même monsieur qui n’allait pas bien tout à l’heure dans la nasse ne s’était pas amélioré. Il était à côté de moi, assis dos contre le mur, le regard perdu dans le vide. On était un groupe de personnes à s’occuper de lui…alors que les pompiers étaient à côté de nous, et ont mis une bonne dizaine de minutes à venir le voir, malgré qu’on soit allées leur voir en lui disant que c’était urgent. D’ailleurs le monsieur finalement est sorti de son état et s’est remis tout seul, mais j’ose pas imaginer si son cas avait empiré. Je ne connais pas assez bien les enjeux sur les pompiers, mais ceux là nous toisaient et étaient carrément condescendants, mais surtout inconscients (10 minutes pour venir nous aider c’est long si c’est urgent, surtout qu’ils ne se pressaient pas…).

On décide de rester là, à côté de nouveaux arrivages de volaille crsienne par douzaines. On peut plus retourner à la manif de toute façon, une nasse nourrie nous en empêche. On assiste avec impuissance à une interpellation de policiers en civil. Nous repartons dans une rue parallèle et au croisement qui suit, on s’aperçoit de l’absence de nasse pour rejoindre la manif.

Franchement, en ce qui me concerne, j’avais encore les jambes flageolantes et les sens un peu étourdis. J’avais eu ma dose de violence pour la soirée. Du coup, physiquement, j’ai eu un mouvement de recul. Mais il me semblait important de revenir en manif. Pour montrer et pour dépasser ce qui s’est passé, pour envoyer ce message qu’on reste debout, malgré le fait qu’ils nous gazent au point de devoir nous affaler de douleur. J’ai profondément compris ce que voulait dire qu’on ne lâche rien. C’est donc aux côtés des cortèges CGT que nous sommes arrivés jusqu’à Saint François Xavier, la ruelle même où on a été pris au piège la dernière fois. Là on rejoint les street medics de Nuit Debout qui s’occupent de deux blessés ayant reçu des éclats de bombe. On s’assoit donc avec eux en voyant les cortèges FO de toutes les régions qui continuent à défiler et chanter, dans une ambiance certes plus calme, mais encore ponctuée de bombes qui résonnent un peu partout. Et cela encore jusqu’à 18h, heure où je pars.

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